
SAINT-AUBÉRAC, UNE MINNUTE D'ARRÊT
Il n'est que 06h55
quand le voisin de mon grand-père stationne sa vieille Renault 6 devant la gare
de Saint-Aubérac. Il neige. Les petits phares jaunes de la voiture de M. Chausson
illuminent ces gros flocons qui tombent depuis maintenant une bonne heure.
« Le train pour Maillant est à 07h12 ! Tu devrais l'avoir sans problème
mon p'tit ! Passe le bonjour à tes parents de ma part. »
« Je n'y manquerai pas Monsieur Chausson. Et encore merci de m'avoir accompagné.
Au revoir ! »
Brrrr… J'ai les mains gelées et la porte principale de la gare est difficile
à ouvrir. Le bruit atroce d'un caillou coincé sous la porte, rayant le vieux
carrelage fit serrer les dents à tous les voyageurs déjà présents dans la pièce.
Une entrée discrète comme on les aime quand on est un peu timide.
Le sol a été creusé par les années au niveau de l'entrée et devant le composteur.
Chaque son résonne ici comme dans une cathédrale. Le moindre frottement de pieds,
une valise posée par terre, un chuchotement entre deux personnes, les discussions
au guichet avec le chef de gare, ou encore cet incontournable composteur orange.
Aujourd'hui, personne ou presque ne parle. Les habitués sont là. Enfin, ceux
que je reconnais. Ma grand-mère m'a dit que certains habitants de Saint-Aubérac
prennent le train chaque jour pour aller travailler.
Le silence est tel ce matin que j'arrive même à entendre un monsieur tirer sur
sa cigarette. Le brouillard généré par sa fumée, et par celle des trois adolescents
restés près de l'entrée est si dense, que je ne distingue même pas la petite
dame assise au bout de la pièce. Je crois que c'est elle qui discute avec ma
grand-mère sur le marché de temps en temps.
Clac ! La petite aiguille de l'horloge vient de passer sur le 7. Plus qu'une
dizaine de minutes à attendre. Le son d'un verrou vient de résonner dans la
pièce. C'est celui de la porte du chef de gare. Il va probablement aller sur
le quai et annoncer l'arrivée du train. Non, le voilà qui se positionne au milieu
de nous tous et se lance dans une sorte de discours.
« Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas, je suis Monsieur Valley,
chef de gare à Saint-Aubérac depuis 1955, soit maintenant près de 30 ans. Comme
vous le savez peut-être, à compter de demain, plus aucun train ne s'arrêtera
à Saint-Aubérac et la gare sera définitivement fermée aujourd'hui à 13h00. Je
voulais vous dire merci à toutes et tous pour votre gentillesse, vous faire
part de mon émotion, mais aussi de mon bonheur d'avoir pu travailler autant
de temps dans votre ville. »
Devant les larmes de Monsieur Valley, chaque personne est désormais debout et
l'applaudit en guise de remerciement. C'est alors que j'entends au loin la sonnerie
stridente du passage à niveau de la route de Peyremont. C'est le signe que le
train arrive. Ému, je pense que je me souviendrai toute ma vie de cet instant
vécu en direct, totalement par hasard : celui de la fermeture d'une gare.
Tous droits réservés - Pierre FROMENTEIL - Janvier 2026