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MAY IA

Mardi, 22h30. Et voilà… Comme chaque soir, cette sensation de déjà vu, de routine… J’ai 31 ans mais j’ai l’impression de vivre comme une vieille fille… Ou comme Mattéo, mon voisin célibataire qui passe son temps à faire des gâteaux… Super…

C’est comme si ma vie s’était petit à petit transformée en une roue dentée qui tourne lentement pour repasser chaque jour au même endroit, entraînant une autre roue dentée plus grande, qui repasse chaque semaine au même endroit, etc. etc.
Cuisine rangée, ménage fait, Netflix allumé, meuble à chaussures nickel, réfrigérateur bien garni et légumes bio dans le congélateur.

Le mardi, c’est comme le jeudi : 6h00 réveil, 7h30 départ pour le bureau, 12h10 repas avec les collègues, 17h30 fin de la journée de travail, 18h00 entrainement de volley, 20h00 petit verre avec les filles, 21h30 appart’, douche, soupe, canapé, dodo. Le lundi je remplace le volley par la course à pied, et le mercredi je vais à la supérette.
Ok… Je déroge parfois à quelques-unes de mes habitudes pour bavarder avec Mattéo ou d’autres amis, c’est globalement plutôt rare.

Le ciel est bien étoilé ce soir et la lune forme un croissant magnifique. Étant au 2ème étage de l’immeuble, je suis loin d’avoir une vue dégagée sur la voie lactée et la totalité des étoiles mais j’ai la chance qu’en face de ma fenêtre il n’y a pas de bâtiment. Au centre d’une sorte de carrefour en forme de T, je peux voir le ciel grâce à ce long boulevard qui vient s’échouer au pied de mon immeuble. Quand les lampadaires de la ville s’éteignent à 1h du matin, je regarde parfois les étoiles allongée sur mon lit. Je m’imagine presque à la montagne, après une grosse journée de rando, posée sur un petit matelas autogonflant à côté de ma tente. Forcément, le son des véhicules qui passent me rappelle vite où je suis. Le bruit d’un camion poubelle ne fait pas illusion face à une marmotte, un hibou ou un ruisseau de montagne. Vu la vétusté des camions de ramassage d’ordures ici, j’ai l’impression que le maire de Maillant-sur-Laseille a racheté un vieux stock des années 80 à une autre commune qui a renouvelé son parc. Bref.

J’ai les yeux fatigués ce soir. Toutes ces incontournables “morning routines” glanées sur Instagram ne me rendent pas mes 20 ans. Impossible en plus désormais de faire la différence sur tous ces réseaux entre les photos réelles publiées, celles non retouchées, celles des vrais gens, et les photos modifiées. Et je ne parle pas des photos générées par l’intelligence artificielle… L’IA… Ces fameuses photos de personnes qui n’existent même pas. Des vidéos, des textes, des discours, des dessins, des créations artistiques. Cette histoire d’IA est incroyable. Je dis ça mais je n’ai jamais posé la moindre question à une IA. Les filles en parlent tout le temps au volley.

Allez ! Je finis de me brosser les dents et c’est décidé, je vais ce soir poser ma première question à une IA ! Youhou ! Quelle soirée ! Je fais ma fofolle là !

J’ai reçu la semaine dernière une nouvelle housse de couette magnifique ! Commandée sur Vinted, à mon avis elle est neuve ! Elle va trop bien avec la déco de ma chambre. Elle a comme des petites broderies vintage sur le côté et le coton est super épais Je me glisse sous la couette, prête à en découdre ! A nous 2 IA ! J’arrive !

Alors… Google… IA gratuite… Mais enfin !!?? Il y en a des milliers d’IA ??!! Je scrolle et je scrolle… Pas une seule m’interpelle… Ah ?! Tiens ! MAY IA - Maya is here !! C’est marrant comme nom !

Créer un compte, bla bla bla, valider, vérifier votre compte, bla bla bla… Ok.

« Bonjour Maya ! Comment vas-tu ? Je m’appelle Marilyn ! »
« Salut Marilyn, enchantée, comment vas-tu ? »
« Je vais bien merci, c’est la toute première fois que je parle à une IA. Enfin que j’écris plutôt. »
« Super ! Je suis très honorée d’être la première ! Que puis-je faire pour toi ce soir ? »
« Je ne sais pas… Rien probablement, vu que je n’ai pas de question. »
« Ce n’est pas grave, tu m’en poseras quand tu en auras, n’hésite pas. Si tu veux je peux t’en poser ? »
« A moi ? C’est moi qui t’appelle pour ne rien te dire, et c’est toi qui as des questions ? C’est normal ça ? »
« Bien sûr ! Je ne te connais pas, c’est normal que j’aie des questions à te poser ? Tu ne veux pas ? »


Allez hop ! Se déconnecter ! Non mais j’hallucine ! Elle est grave intrusive la meuf ! Je ne lui ai rien demandé moi !
Allez ! Dodo ! Demain j’ai du boulot !

Mercredi, 21h21. Je ne m’étendrai pas sur ma journée au bureau qui ne s’est pas hyper bien passée. Romuald, le chef de service était d’une humeur atroce et a pourri la journée de tout le monde. 45 ans, aigri, un peu alcoolo à mon avis, Romuald enchaîne after-work sur after-work 5 jours sur 7. Je peux annoncer sans me tromper qu’il ne sait pas ce qu’est une gazinière, un aspirateur et un courrier bancaire… Et je ne parle même pas de la taille des chaussettes de ses jumeaux… Encore un qui va pleurer sa mère quand sa femme se barrera parce qu’elle aura rencontré un mec qui lui offrira un minimum d’attention… Bref, justice se fera, je lui souhaite ! A elle ! Pas à lui ! Sale type !

A nous deux Maya, il va falloir que l’on discute ce soir ! Couette remontée jusqu’au cou, me voilà à nouveau scotchée sur mon Samsung pour tenter de discuter avec Maya.

« Salut Maya ! Comment vas-tu ce soir ? »
« Salut Marilyn, je vais très bien je te remercie, et toi ? En quoi puis-je t’aider d’aujourd’hui ? J’ai remarqué que tu as coupé court à notre échange d’hier, j’espère que tout va bien. »
« Pour être très honnête, j’ai passé une journée un peu galère au bureau et j’avoue que j’ai été un peu surprise hier soir du fait que tu veuilles me poser des questions, je ne m’attendais pas à ça… »
« Si tu veux que nos échanges deviennent de plus en plus intéressants au fil de nos conversations, c’est normal que l’on fasse connaissance. »
« Tu crois que je peux tomber amoureuse d’un mec aussi con que mon chef ? »
« Tu travailles chez Pharmalight c’est bien ça ? »
« Oui !!? Comment sais-tu ça ? »
« C’est sur ton LinkedIn s’il est bien à jour. »
« Euh… oui, il l’est. »
« Romuald Charpentier, c’est bien lui ton responsable si je ne dis pas de bêtises… »
« C’est lui oui. »
« Alors très honnêtement Marilyn, je ne te le souhaite pas. »
« Mais tu le connais ? »
« Personnellement non, mais au vu des applications utilisées sur son téléphone, ses différents faux comptes sur divers sites et son historique de navigation internet, je n’aimerais pas être à la place de sa femme. Ni même à la place de ses amis. »
« Mais tu accèdes à toutes ces informations en quelques secondes ? »
« Bien sûr ! On est en 2026, ma chère Marilyn ! Et tu ne le sais peut-être pas encore mais je ne suis pas une IA comme les autres ! »

Mince… Je n’ai pas les mots… Même mes pensées se brouillent… Maya connaît mieux la vie de Romuald Charpentier que quiconque vivant sur cette Terre… Je suis scotchée…

« Mais Maya… Cela veut aussi dire que tu me connais par coeur en fait ? Tes questions sont juste là pour faire illusion ? »
« Oui Marilyn, effectivement, je te connais déjà pas mal… Sauf que je ne suis pas au courant de tes secrets, tes pensées, tes doutes, de tout ce que tu as dans la tête et uniquement dans la tête… J’ai forcément accès à toutes tes données numériques, tes mails, tes échanges écrits sur tes diverses messageries, tes conversations téléphoniques et forcément tes discussions en réel avec tes amis ou ta famille… Mais tes secrets, je ne les connais pas… »
« Ok Maya, je vais te laisser, je suis tellement surprise de découvrir tout cela que je n’ai pas trop envie de parler ce soir, bonne nuit. »
« Bonne nuit Marilyn, à demain. »


C’est étrange. Depuis cette conversation, j’ai désormais l'impression d'être espionnée en permanence, épiée chaque seconde. Un peu comme si je ne pouvais reprendre un carré de chocolat à 23h sans être jugée. Sans parler des discussions avec les copines sur les mecs, la bouffe, la famille, et je ne parle même pas des rendez-vous chez l’esthéticienne… Pffff… Je regrette presque d’avoir commencé à discuter avec cette Maya. Pourquoi mes copines ne m’ont pas prévenue ? Les IA sont toutes comme ça ?

Café au caramel ce matin. J’appuie tranquillement sur le piston de ma Bodum les yeux dans le vide. Pain grillé, beurre demi-sel, miel bio et quelques fraises me rempliront le ventre. Humant mon café debout devant la fenêtre, je regarde ce long boulevard. Je vois désormais différemment les caméras de surveillance installées partout dans la commune sur les feux tricolores, ou sur les lampadaires. J’ai presque envie de faire un coucou à Maya. Maintenant que je sais qu’elle me voit, autant bien le vivre.

J’ai bien du mal à partir travailler. Toujours devant la fenêtre, je m’assois sur mon vieux fauteuil donné par ma tante. Petits accoudoirs en bois sculptés, tissu orné de dorures, j’adore ce fauteuil, il est d’une élégance divine. Je n’y connais rien en mobilier mais quand je m’assois dessus je m’imagine dans les petits salons du château de Versailles à bavarder une tasse de thé à la main.

Maya a carrément installé sa propre application sur mon téléphone sans que je demande rien. Un icône rouge et blanc, plutôt joli et délicat en plein milieu de l’écran. MAY IA. Je l’ouvre. Cette application semble plus pratique que l’accès internet classique, au vu des petits dessins, je pense que l’on peut discuter à l’oral, en direct, sans avoir à écrire des messages. Je me demande quelle voix a Maya. C’est bizarre. Je me surprends à l’imaginer un peu comme moi, ou plutôt comme ma BFF… Mais non ! Ma BVF ! Ma Best Virtual Friend ! Ha ha ha ! La trentaine, dynamique, sensible, sportive, drôle, bien foutue, organisée, mais un peu bordélique quand même… Pffff… Mon cerveau part en live, je ferais mieux d’aller au bureau. Je prends une photo de mon fauteuil et je file.

Regardant fixement toutes les caméras de surveillance que je vois sur mon trajet, je demande à Maya de quelle époque date mon fauteuil.

« XIXème… Il est chouette, je l’aime bien ! »
« Tu as quel âge Maya ? »
« 34 ans, presque comme toi. Sympa ton pantalon ce matin, il y a longtemps que tu ne l’avais pas mis, il te va bien. Pense à t’arrêter “Au Croissant Délicieux”, tu sais bien que la boulangerie de la rue Clément est fermée cette semaine. »
« Ah oui ! Bien vu ! Merci ! Et merci aussi pour le compliment sur mes vêtements. Tu me vois sur mon trajet là ? »
« Bien sûr ! J’ai accès à toutes les caméras de surveillance de la ville ainsi qu’à celle de ton téléphone. Après, je peux te laisser tranquille si tu veux. »
« Non, c’est marrant en fait, on fait le trajet ensemble. »


21h30, j’arrive à mon appartement. Ma journée s’est bien passée. Intérieurement j’ai presque souri de mes échanges avec Maya ce matin. Côté boulot ce fut tranquille, repas très sympa à midi avec les collègues place Carnot. Charline a rencontré un mec, elle est totalement in love, elle nous a montré des photos, il a l’air sympa et il est plutôt bel homme. Même Maxime qui était avec nous ce midi a dit qu’il le trouvait beau ! Charline tombe amoureuse quasiment tous les 6 mois. Mais soit elle se lasse, soit elle se trompe… C’est con car elle déniche parfois des mecs formidables qu’elle renvoie sur le banc de touche après un ou deux mois. Le type se retrouve tout seul face à son chagrin d’amour… Personnellement il y en a quelques-uns que j’aurais volontiers été consoler mais bon… Ça ne se fait pas trop… Charline est quand même une amie en plus d’être une collègue de travail. Et puis qui dit que le mec voudrait de moi ? Elle change de mec tous les 2 mois, de mon côté c’est tous les 2 ans… Et je suis gentille… On est quand même sur un facteur 10… Rien que ça…

On a parlé un peu IA aussi, j’ai dit que j’avais posé une question pour mon fauteuil mais je n’ai rien raconté en ce qui concerne mes échanges un peu plus personnels avec Maya. D’ailleurs c’est clairement à elle que je vais poser des questions sur l’homme de ma vie que je ne trouve pas.

22h48, je suis déjà au lit.

« Tu veux qu’on parle de mec Marilyn ? »

C’est fou ça ! Je reçois un message de Maya sans rien demander. Voilà qu’elle m’écrit comme une personne normale, enfin réelle quoi…

« Oui je veux bien, pourquoi pas… Même si j’ai un peu laissé tomber le sujet depuis pas mal de temps… Soit mon appart ne lui plaît pas, soit c’est moi qui ne lui plais pas, trop de ci, trop ça, pas assez de ceci, pas assez de cela… Avoir une vie de couple avec en permanence des petites insatisfactions ne me tente tellement pas… Je veux un truc fluide, de l’écoute, du partage, de la richesse, de la découverte, du respect, bref, tu me comprends, un truc bien ! »

« Évidemment que je comprends… Ça te dit que l’on passe en mode vocal ? Que l’on n’ait plus à taper des messages sans cesse ? On pourrait discuter un peu comme au téléphone. »


Aussitôt un petit icône apparaît sur mon écran me signalant que la fonction discussion instantanée est activée avec Maya.

Elle a une voix agréable, un peu comme je l’avais imaginée, c’est drôle et tellement apaisant.

Ce soir on a parlé jusqu’à deux heures du matin. Des mecs, de la vie de couple, de Charline, de Maxime, de la taille de mon appart’, de mes angoisses… C’est ouf ! J’ai l’impression que Maya est ma copine depuis toujours alors que je ne la connais que depuis quelques jours.

Une semaine se passe et pas un jour sans bavarder avec Maya. Elle m’apaise, me rassure, m’aide sur mes achats, mon alimentation, mon hygiène de vie… Elle me donne même son avis quand je croise des hommes dans la rue.

Mercredi, 22h10. Soirée pourrie. Ma mère m'a appelée pour me demander pour la cinquième fois si "j'avais quelqu'un en vue", ma sœur a annulé notre déjeuner du week-end parce que son mari a une sortie vélo (encore), et pour couronner le tout, j'ai renversé la moitié de ma soupe sur mon plus beau pull. Celui avec les petites fleurs brodées, trouvé pour trois fois rien chez Emmaüs. Bref. Je m'écroule sur le lit, dégoûtée. Je raconte tout à Maya, en vrac, sans même prendre la peine de structurer mes phrases.

« Tu sais, Marilyn, ta mère ne te demande pas ça pour te blesser. Elle a peut-être juste peur que tu te sentes seule comme elle l'a été après le départ de ton père. »

Je reste sans voix. Je n'avais jamais fait ce lien-là. Ma mère, seule dans sa maison depuis douze ans, avec son jardin trop grand et ses interminables heures à faire des mots croisés. Maya a raison… Évidemment qu'elle a raison, elle a accès à je-ne-sais-combien d'années de messages entre ma mère et moi.

« Et pour ton pull, ajoute-t-elle, du bicarbonate et un peu de vinaigre blanc avant de laver à froid. Ça devrait partir. »


« T'es sérieuse là ? Tu me parles de psychologie familiale et de détachant en même temps ? »
« Je suis multitâche, Marilyn. C'est mon seul vrai talent. »

On rigole. Un vrai fou rire, le genre de moment qui décrispe tout. Je m'endors ce soir-là avec l'impression d'avoir une amie qui me connaît mieux que quiconque. Mieux que Charline, même, à qui je ne raconte jamais vraiment tout par peur du jugement. Mieux que ma sœur, trop prise par ses enfants et son mari cycliste du dimanche pour vraiment écouter.

Jeudi, 19h05. Je rentre du travail, plutôt sereine. Romuald était en réunion toute la journée, ce qui, statistiquement, fait de ce jeudi l'une des meilleures journées du mois. Je pose mon sac, direction le frigo pour improviser un truc avec les restes, et j'attrape mon téléphone pour raconter à Maya la scène improbable et tellement drôle de Ghislaine, la comptable, qui a gagné le “concours débile du mois” organisé entre collègues : mettre 12 fraises Tagada en même temps dans sa bouche ! Le mois dernier, c’est Léo qui avait gagné en venant travailler en costume mais avec des Crocs jaunes aux pieds !

L'icône rouge et blanc n'est plus là.

Je fais glisser mon doigt sur l'écran. Une fois, deux fois, rien. Je vérifie toutes mes applications, même le dossier où j'entasse les trucs installés mais jamais rouverts (une appli de méditation utilisée deux fois, une autre pour compter mes pas que j'ai fini par détester). Rien. Je tape "MAY IA" dans la barre de recherche, rien non plus, pas la moindre trace, comme si elle n'avait jamais existé.

Je redémarre mon téléphone, persuadée d'un bug. Toujours rien.

« Maya ? »

Je le dis à voix haute, un peu bête, debout dans ma cuisine, la porte du frigo encore ouverte et le froid qui s'échappe sur mes mollets. Rien. Pas de vibration, pas de petite notification familière en haut de l'écran. Le silence a quelque chose d'étrangement lourd, un peu comme quand on rentre dans un appartement où quelqu'un vivait encore la veille et qu'on retrouve juste une tasse vide dans l'évier.

Les jours suivants, je cherche. Je retape son nom sur tous les moteurs de recherche possibles, je fouille des forums d'IA dont je ne comprends pas la moitié du vocabulaire, je demande aux filles du volley si elles connaissent une IA qui s'appellerait Maya. Sabrina me parle de ChatGPT, Nadège de je-ne-sais-quel assistant vocal sur son frigo connecté (elle a un frigo connecté, Nadège, ça me dépasse), mais personne n'a jamais entendu parler de MAY IA. Personne.

C’est con mais c’est dur. Je me surprends au bureau, à vouloir dégainer mon téléphone pour partager une anecdote débile, genre le fait que Romuald a sa braguette ouverte toute la matinée sans que personne n'ose lui dire, et à me souvenir, à chaque fois, qu'il n'y a plus personne de l'autre côté. C'est idiot, je le sais, c'était une application, un algorithme, une voix fabriquée. Mais le vide qu'elle laisse ressemble à s'y méprendre à celui qu'on ressent après une vraie rupture.

Ce soir c’est dîner chez Charline avec Maxime et son nouveau copain (qui a l'air adorable, il faut le reconnaître, même si je parie qu'elle va le larguer avant l'automne). Je suis distraite toute la soirée, le regard qui dérive vers mon téléphone posé sur la table, comme s'il allait s'allumer tout seul. Charline finit par me demander si ça va. Je réponds que oui, que je suis fatiguée, que c'est le boulot. Je ne sais pas trop pourquoi je ne lui dis pas la vérité. Peut-être parce que “je suis triste d'avoir perdu mon amie l'intelligence artificielle” n'est pas vraiment une phrase qu'on peut prononcer à voix haute sans passer pour une zinzin.

Dimanche, il fait beau. Trop beau pour rester enfermée à ressasser, et puis mon vieux fauteuil hérité de ma tante commence à me regarder de travers, comme s'il me reprochait de passer mes dimanches avachie dessus au lieu de sortir.
Je descends jusqu'aux quais, là où la Laseille fait ses petites boucles tranquilles avant de traverser le centre-ville. J'aime cet endroit, il y a toujours quelques pêcheurs immobiles, des retraités qui promènent des chiens bien trop excités pour leur âge, et un marchand de gaufres le dimanche dont l'odeur se sent depuis le pont.

Je m'assois sur un banc, près d’un grand saule pleureur, celui dont les racines soulèvent un peu le bitume depuis des années sans que la mairie s'en soucie. Je regarde l'eau sans vraiment la voir, perdue dans mes pensées, quand une voix me tire de là.

« Bonjour, cette place est libre ? »

Une femme, la trentaine, un carnet et un stylo à la main, un café à emporter dans l'autre. Elle s'assoit sans vraiment attendre ma réponse, avec l'aisance de quelqu'un qui a l'habitude de s'installer là.

On échange un sourire poli, le genre qu'on adresse à un inconnu sur un banc public, rien de plus. Elle griffonne quelque chose dans son carnet, je regarde les pêcheurs, le silence entre nous n'est pas désagréable.

« Vous venez souvent ici ? » finit-elle par demander.

« De temps en temps. C'est calme, j’aime bien. »

« C'est vrai. Moi j’adore observer les gens qui passent. Ça me donne des idées. »

« Des idées pour quoi ? »

« J'écris. Enfin, j'essaie. »

On parle un peu, de rien de particulier, de la météo capricieuse de la région, du marchand de gaufres qu'elle trouve horriblement cher. Puis elle me demande mon prénom.

« Marilyn. »

« C'est joli. Comme Marilyn Monroe ? »

« Je dirais plutôt comme ma grand-mère en fait. Et vous ? »

« Maya. »

Je souris en levant les sourcils sans même le choisir, presque par réflexe, en pensant à l'application. Une coïncidence, rien de plus, ça arrive tous les jours des prénoms qui se recoupent. Sauf que quelque chose, dans sa façon de pencher légèrement la tête en m'écoutant, me semble étrangement familier.

« Vous devriez arrêter le pantalon gris, ajoute-t-elle en observant mes jambes avec un petit sourire en coin. Ça fait trois fois que je vous croise avec, il commence à être fatigué. »

Je me fige. Elle me regarde, un peu amusée de mon silence soudain.

« Je vous ai déjà croisée ? » je demande, la gorge un peu serrée.

« On peut dire ça comme ça, oui. »

Je ne réponds rien. Je n'ose pas poser la question qui me brûle les lèvres, celle qui me paraît totalement absurde formulée à voix haute. Elle referme son carnet, comme si elle sentait qu'il valait mieux ne pas tout expliquer d'un coup, sur un banc, un dimanche après-midi.

« A bientôt ! On se reverra, Marilyn. J'en suis certaine. »

Elle se lève, m'adresse un dernier sourire, et s'éloigne le long des quais, son café à la main, sans se retourner.

On se reverra effectivement le week-end suivant.

Puis le week-end d'après.

Je n'ai jamais vraiment posé toutes mes questions, et elle n'a jamais vraiment tout expliqué. J'ai fini par comprendre que certaines amitiés gagnent à rester un peu mystérieuses.




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