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L'ÉTRANGE SACHET DE THÉ

Il caille. Et en plus, cela fait 3 semaines qu’il pleut presque tous les jours. Je n’ai même pas envie d’aller courir dans le parc ou faire un tour de vélo. La nuit tombe à 18h, je déteste le mois de novembre. Ok, j’avoue, je râle…
En ce moment, quand je ne suis pas avec Séverine, je me cale sur mon canapé en rentrant du cabinet et je ne bouge plus jusqu’à ce que je ressente la fatigue me pousser vers mon lit. Je larve…
Avec Séverine ça fonctionne plutôt bien. Ça fait un peu plus de 6 mois que l’on est ensemble. On a gardé chacun notre appartement et on est bien comme ça. La journée, on continue à se voir par la fenêtre de mon bureau quand je bosse, comme avant, c’est marrant.

Cela fait maintenant 3 ans que je collectionne les sachets de thé du monde entier, j’adore ça. Pas le sachet en tissu qui contient le thé, le petit emballage en papier qui contient lui-même le sachet en tissu. Bref, j’imagine que vous m’aviez compris. Le soir, je discute sur des forums avec des passionnés habitant en Europe, en Asie, ou encore en Australie. Presque tous les jours j’envoie des sachets de thé sur la planète entière et j’en reçois de tous les pays du monde. Je crois qu’il n’y a pas de nom pour nous identifier. Quand on me pose la question je dis que je suis un théophile, ce qui n’a aucun sens vous en conviendrez.

J’ai mal au crâne ce soir. Trop d’ordi peut-être, ou trop de sucre. Le paquet de fraises Tagada y est passé dans la journée… J’ai honte. Mais c’est tellement bon. Donc Doliprane et pas d’écran. Je vais bouquiner. Séverine est au sport jusqu’à 22h avec ses copines le mardi, on ne se voit pas.

J’aime bien mon appart’. Au deuxième étage d’un immeuble ancien plutôt tranquille, les fenêtres sont grandes et j’adore regarder dans la rue en buvant un thé bien chaud. En plus, quand il pleut tout semble précipité. Les gens courent pour ne pas se faire mouiller, les cyclistes pédalent plus vite pour la même raison, et les scooters, et bien c’est pareil. C’est un peu comme si l’on regardait une scène de rue en plein été, que l’on passe en accéléré. À part les gamins qui trouvent dans la pluie le bonheur de sauter dans les flaques d’eau, je ne suis pas persuadé que beaucoup de citadins aiment cette météo.

Ce soir le spectacle est encore plus curieux car une femme est là, figée sur le trottoir d’en face. Un peu comme si elle attendait un bus, sauf qu’il n’y a pas d’arrêt ici. Pas de feu, pas de carrefour, pas de passage piéton et pas de magasin. Rien hormis le mur vierge de l’arrière du musée des beaux-arts de Maillant-sur-Laseille. Bizarre. Elle est là, plutôt élégante et apprêtée, jupe droite, bottes à talons hauts, beau manteau et parapluie. Avec la nuit, je ne distingue même pas son visage. Elle attend probablement un ami, ou une amie. Peut-être sa sœur.

1h48 du matin, je tourne dans mon lit telle une panthère au zoo de La Palmyre. C’est la pleine lune. Je déteste ces insomnies. Je vais aller me chercher un verre d’eau. Depuis deux ans, la ville coupe l’éclairage municipal dans les rues à minuit. Quelques enseignes illuminent légèrement l’avenue. J’aperçois au travers des fenêtres du premier et du deuxième étage du musée ces petites LED rouges qui clignotent et doivent certainement correspondre à des alarmes sur des vitrines de bijoux anciens ou sur des tableaux. C’est toujours assez étrange une ville éteinte. Les rares passants se déplacent avec la lumière de leurs téléphones. J’avoue que quand il m’arrive de rentrer à pied de nuit, même si la ville est calme, le noir n’est pas très rassurant dans certaines ruelles. Mon imagination débordante à base de films américains des années 80 fait bien son travail.

Tiens, la femme est encore là. Bizarre. Elle n’est plus seule, mais n’a quasiment pas bougé. Un type en jean et sweat-shirt est au téléphone à côté d’elle. Il ne pleut plus. Brune aux cheveux longs et raides, la trentaine, elle aussi est au téléphone. J’attends derrière ma fenêtre me reculant un peu pour ne pas être vu. Mais qu’est-ce qu’ils foutent là au milieu de la nuit ?
2h20, une troisième personne les rejoint. Un mec, la trentaine aussi. Je les distingue à peine. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité et la lueur de la lune m’aide un peu à voir quelques ombres sur leurs visages. Le dernier arrivant a les doigts tatoués. Ce genre de tatouage me fait penser aux cartels et toute cette connotation liée aux trafics. C’est moche les préjugés.
2h35, j’entends le léger sifflement d’une voiture électrique qui approche. Elle se gare juste devant. Un modèle chinois je pense genre BYD ou je ne sais quoi… D’ailleurs je n’y connais rien en voitures électriques et encore moins en voitures chinoises. Mes trois noctambules montent à bord. La voiture démarre. Fin de l’histoire. Au lit.

Mercredi : 6h00. Il pique, ce réveil. J’ai autant de mal à ouvrir les yeux qu’à décoller une étiquette de prix sur un bouquin de la Fnac. Douche, thé, jus d’orange, œufs brouillés, pain, j’ai la dalle ce matin. Je vais m’arrêter chez Jules prendre un café avant de rejoindre le cabinet. Cette semaine, Mattéo travaille de nuit et finit vers 6h00, il y sera, on bavardera cinq minutes avant qu’à mon tour j’aille bosser. Jules ouvre son café-tabac de 6h00 à 20h00, six jours sur sept, je ne sais pas comment il tient debout et comment il gère son quotidien. Sa maison, son ménage, ses courses… Ce mec bosse tout le temps.
La Twingo de Mattéo est garée devant le bar. Appuyé sur le comptoir en formica, devant un café allongé, il est là. Chouette. Je l’aime bien ce type. En ce moment sa voisine du dessus lui fait des avances, il m’a raconté ça la semaine dernière, j’ai hâte de connaître la suite. Depuis qu’elle lui a volé son robot à pâtisser il y a quatre ou cinq mois, puis rendu, bref, une longue histoire, ils se voient de temps en temps sur le palier et bavardent.

« Yo Mattéo ! ça va ? »

« Wesh Jérémy mon ami ! ça va et toi ? »

À 40 balais, on est des vieux cons à dire “Yo” et “Wesh” comme si on avait 15 ans mais ça nous fait rire. Ça ne fait rire que nous d’ailleurs. Humour de merde.

« Alors avec Delphine ?! Raconte ! » Mattéo rigole.

« Franchement, je l’aime bien cette nana. Elle est sympa, drôle, simple, agréable, elle a des valeurs identiques aux miennes, et en plus elle a un joli cul. »

« Arrête ! ça se dit pas ça ! C’est le physique ! C’est interdit en 2026 ! Tu veux aller en prison ou quoi ?! #MeToo mec ! T’as oublié ou quoi ?! »

Mon visage se fige d’un coup quand le type aux doigts tatoués entre dans le bar, se pose sur une petite table juste derrière moi et commande un café. Vingt secondes plus tard, c’est la nana également vue cette nuit qui rapplique. Son tee-shirt… Je reconnais le logo au dos de son tee-shirt. Je ne sais pas où et quand je l’ai vu, mais je suis persuadé de connaître ce sigle. J’envoie un message à Mattéo afin d’être un minimum discret. Lui demander s'il reconnaît le logo à haute voix serait trop risqué. Je n'ai pas envie que nos noctambules nous entendent.

« Non, ça ne me dit rien… » me répond-il.

C'est vers midi que cela me revient ! J'ai vu ce sigle sur un sachet de thé, il y a moins d'une semaine, dans une de mes dernières commandes reçues. Il faut absolument que je le retrouve ce soir.
19h. Je fouille, je cherche, je tourne les pages de mes classeurs, consulte mes boîtes de classements tel Indiana Jones à la recherche d'un manuscrit d'une valeur inestimable… Le voilà !

Ce n'est pas un simple logo mais plutôt un dessin ancien, un symbole, presque héraldique. Il y a une inscription au dos du sachet : Collection Patrimoine - Série 1874 / MSL. C'est curieux… Ce sachet fait partie d'un lot de 17 que j'ai reçu du Guatemala. En tous cas c'est bien le même symbole, et les inscriptions au dos sont en français. Après trois bonnes heures à chercher sur Internet, je tombe enfin sur un document du XIXe siècle sur lequel figurent ces mêmes mots : Collection Patrimoine - Série 1874 / MSL. Par contre, le symbole héraldique n'est pas là. Il y a un autre petit signe. Et c'est celui qui est tatoué sur l’un des doigts du noctambule. Ça veut clairement dire que l'homme et la femme sont liés par quelque chose, une histoire, peut-être une organisation secrète guatémaltèque ? Peut-être cette collection Patrimoine de 1874 ? J’envoie un screenshot et un lien à Mattéo, on ne sait jamais. Il est 2h45, je me couche. J’ai bien évidemment regardé discrètement par la fenêtre durant la soirée, mais mes trois curieux personnages n’étaient pas là ce soir.

Jeudi : 6h00. Encore un réveil qui pique. Ça devient une habitude. Une douche et je file chez Jules. Je prendrai un café et un croissant sur place.
Mattéo a vu mon message. Cela ne lui dit rien, mais la meilleure amie de sa sœur est passionnée d’histoire et bénévole au musée, elle en saura peut-être plus. Il me donne son numéro. Elle s’appelle Lucie Cerbin. Je lui envoie une photo du symbole observé sur mon sachet de thé ainsi que le lien vers le document numérisé qui évoque la fameuse Collection Patrimoine MSL de 1874.

14h50, mon téléphone vibre discrètement, c’est Lucie. Elle est au musée aujourd’hui et me propose de passer la voir en fin d’après-midi. Elle a des infos à me fournir sur mon document.
Souriante. C’est le premier mot qui me vient en tête quand je rencontre Lucie qui m’attend devant la porte de l’entrée du personnel. J’aurais pu dire enveloppée, les joues rouges, une coiffure d’un autre temps, des chaussettes dépareillées, de multiples trous aux oreilles, mais non, Lucie est juste souriante. C’est tellement agréable.
Elle me fait entrer, puis traverser les arrière-salles du musée d’un pas assez rapide, je dois dire.

« Suis-moi ! Je pense que ce que j’ai trouvé va te plaire ! »

Sur une vieille table en bois installée sous une fenêtre, est posé le document que j’ai vu sur Internet.

« C’est l’original ? »

« Oui bien sûr ! »

« Mais comment c’est possible ?! »

« MSL signifie simplement Maillant-sur-Laseille, j’ai donc rapidement fait le rapprochement avec ton lien et retrouvé l’origine du document. Ce document a longtemps été caché dans les oubliettes d’un fort qui n’existe plus aujourd’hui. Selon certains écrits, il aurait été transporté en Amérique centrale par un voyageur vers la fin du XVIIIe siècle, puis reposé discrètement dans sa cachette d’origine. Cependant, aucun chercheur ou archéologue n’en a encore retrouvé la preuve ni la raison. »

« Je t’ai dit que mon sachet de thé possédant l’inscription Collection Patrimoine - Série 1874 / MSL vient du Guatemala ? »

« Ah non, pas du tout ! C’est carrément intéressant comme piste ! »

« Concernant le symbole sur le document, j’ai vu un homme qui a le même tatoué sur la main. Il est souvent avec une femme qui a un tee-shirt possédant le signe héraldique du sachet de thé au dos. Ça te dit quelque chose ? Une brune aux cheveux longs, la trentaine… »

« Bien sûr ! Ils viennent très souvent au musée avec une troisième personne, un homme. Elle est historienne spécialiste du XIXe siècle, l’homme aux tatouages est archéologue, et la troisième personne est un historien spécialisé dans le patrimoine local. »

Le temps passe, et malgré ces informations, toutes plus intéressantes les unes que les autres, Lucie doit finir le travail qu’elle a commencé, et je l’abandonne pour ce soir.

« On se tient au courant si on a des news complémentaires ! »

« Ça roule, à bientôt ! »

18h50. Me voilà de retour dans mon appartement. Je suis encore fatigué. Logique avec ces petites nuits enchaînées. C’est fou comme trois personnes qui discutent, deux sigles et une inscription peuvent me faire cogiter. À vrai dire c’est plus le fait que ces personnes soient restées sur le trottoir en pleine nuit qui m’agite le cerveau.

« Oui exactement, je vous confirme, deux menus AC81 s’il vous plaît. Oui, en livraison. Merci, au revoir. »

Séverine arrive en même temps que le livreur. Canapé, musique en fond, je lui raconte mon histoire du moment. On aime bien ce menu. Petite salade de chou, soupe, sushis, makis, brochettes et riz. On commande toujours chez Atatakaku, c’est bon. Certainement le traiteur japonais le plus réputé de Maillant-sur-Laseille, et loin d’être le plus cher. Séverine est pieds nus. Elle adore ça. Elle me dit que je devrais peut-être aller parler aux trois personnes et leur montrer le sachet de thé. Très honnêtement, je ne sais pas. Serrés l’un contre l’autre comme deux amoureux que nous sommes, nous nous endormons très vite ce soir.

6h00 - 14h00. J’ai décidé de travailler en horaires décalés aujourd’hui pour aller au musée après le taf. Le vendredi, je peux me permettre ce genre d’aménagement, c’est journée gestion administrative, facturation, etc. J’ai envoyé un message à Lucie, elle sera au musée en fin d’après-midi.
Alors que je suis dans une des salles principales du musée, j’aperçois la femme brune dans un bureau annexe. Celle que j’ai vue la première nuit, l’historienne. Elle n’est pas dans un bureau en fait, mais plutôt une petite salle réservée aux archives. Elle parle au conservateur du musée.

« Si Valceran avait réellement trouvé cela en 1876, il en aurait forcément laissé une trace quelque part. »

Il lui répond alors : « N’oublie pas que l’incendie d’un de ses navires a fait disparaître la majeure partie de ses écrits. Émile Valceran a fait bien plus de découvertes que celles qui sont connues et lui sont officiellement attribuées. Il existe forcément un objet qui a traversé les âges et qu’aucun musée n’a à ce jour. Mais quel objet ? Et surtout où est-il ? »

Ce nom est le premier véritable élément permettant de relier le symbole du sachet de thé aux trois personnes. Émile Valceran, archéologue, 1848-1897. J’en sais un peu plus mais ça reste quand même très léger.
Lucie me rejoint et me montre un document sur son téléphone. C’est une sorte de note manuscrite qui aurait été écrite par Émile Valceran et retrouvée en Amérique centrale. Elle est actuellement stockée dans les archives du musée national d'Archéologie et d'Ethnologie, à Guatemala City. Nous remarquons aussitôt quelque chose : le petit symbole présent sur le doigt tatoué de l'homme apparaît dans les notes de Valceran.
Une des phrases attire également notre attention : “ Quienes lleven este signo sabrán dónde buscar.” ce qui signifie en français : « Ceux qui porteront ce signe sauront où chercher. » Il semble maintenant assez clair que nos trois historiens, que j'avais pris pour des voleurs la première nuit, cherchent quelque chose laissé par Émile Valceran.

20h00 chez moi. Je réexamine ce sachet de thé. Je dois chercher qui me l’a envoyé, cette personne a certainement des explications. Aucun expéditeur sur l’enveloppe conservée dans ma bibliothèque. J’allume mon ordi, ouvre eBay, retrouve la transaction. Compte supprimé. Le compte du vendeur, un certain CALVERAN n’existe plus. Mon sachet de thé n’est peut-être pas juste une curiosité locale, un sachet comme un autre. Le sachet vient du Guatemala, il porte l’inscription exacte Collection Patrimoine - Série 1874 / MSL, le musée de Maillant ne possède même pas un sachet correspondant à cette série et trois chercheurs connaissent le sigle apposé dessus.

3h05 du matin, j’ouvre les yeux. Je suis affalé sur mon bureau. J’ai dû m'endormir à vouloir chercher et chercher encore des informations sur ce Valceran.

Mon sachet de thé n’est plus là.

L’enveloppe est bien là, posée sur mon bureau, mais plus le sachet. Je regarde machinalement par la fenêtre. La femme est là. Comme au premier soir, avec les deux autres personnes. Mais cette fois, elle me regarde directement. Je la vois alors traverser la rue. Elle est très certainement au pied de mon immeuble. Je décide de descendre malgré une petite appréhension.

Sans un mot, avec juste un léger sourire, elle me tend aussitôt un sachet de thé. Je le retourne, c’est bien le mien. Collection Patrimoine - Série 1874 / MSL. Je lève les yeux vers elle.

« Vous avez trouvé celui que nous cherchions, Jérémy. Merci. »




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